lundi
18
février
2008
Trophée Jules Verne

Franck Cammas : « on a chaviré en dix secondes »

« cette casse n’est pas du tout due à une mauvaise conduite ou à une fausse manœuvre »

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Redaction SSS [Source info presse] : Alors qu’il naviguait au large de la Nouvelle Zélande, Groupama 3 a chaviré suite à la rupture du flotteur bâbord. Les dix hommes ont été très rapidement hélitreuillés par les secours néo-zélandais et rapatriés à Dunedin (île du Sud). Ils mettent désormais tout en œuvre pour récupérer Groupama 3 dès que les conditions sur zone s’amélioreront.

A 0h43 ce lundi, le trimaran géant s’est retourné à 80 milles dans l’Est de la ville néo-zélandaise de Dunedin (île du Sud) alors que l’équipage avait empanné deux heures auparavant dans une brise de secteur Sud-Ouest d’une trentaine de nœuds et sur une mer formée. Groupama 3 possédait environ une journée d’avance sur le temps de référence de Orange II autour du monde, et avait entamé depuis ce week-end son entrée dans le Pacifique… L’équipage n’a rien pu faire pour empêcher le retournement et a été très rapidement récupéré par les secours néo-zélandais qui avaient dépêché sur zone, trois hélicoptères.

Franck Cammas revient sur le déroulement de cet accident.

« Ce dimanche matin, nous avons empanné très près de la côte néo-zélandaise en suivant un bord qui était destiné à nous écarter du gros de la dépression qui était devant nous. Nous sommes repartis tribord amure, plein Est avec 25-30 nœuds de vent. Nous allions vite à plus de trente nœuds sur une mer qui s’était adoucie. Franck Proffit, de quart avec Fred Le Peutrec et Jan Dekker, était à la barre. Le flotteur sous le vent s’est rompu, juste en arrière du bras de liaison avant. Il y a eu une réaction en chaîne très rapide et en dix secondes, le flotteur a emmené le bras qui s’est cassé aussi.

J’étais en quart de repos, à l’avant, quand j’ai entendu des cris sur le pont : « On empanne ! » et j’ai senti le bateau gîter… J’ai atteint la casquette quand tout le monde se précipitait pour rentrer : on a chaviré en dix secondes. Il faisait plein jour ce qui a permis de voir ce qui s’était passé.

Il n’y avait plus rien sous le vent et Franck Proffit a essayé d’empanner immédiatement, mais la manœuvre était devenue impossible car le flotteur s’était rempli d’eau instantanément : sans appui sous le vent, le bateau a chaviré, relativement lentement, sur le côté avec le flotteur inondé et cassé sur bâbord. Les équipiers qui étaient sur le pont, puisque le quart de veille est tout de suite monté pour empanner en urgence, ont tous eu le temps de rentrer à l’intérieur, Franck Proffit en dernier. Il fallait que tout l’équipage soit dedans quand on se retournait pour limiter les risques…

On a tout de suite constaté les dégâts et nous avons immédiatement averti nos correspondants à terre de l’accident. On a commencé à ranger l’intérieur du bateau pour préparer un rapatriement dans les jours à venir. Les secours néo-zélandais, avertis par le déclenchement de notre balise de détresse, sont arrivés quatre heures plus tard. Nous avons vu arriver trois hélicoptères qui ont fait un super boulot pour nous hélitreuiller. Tout s’est déroulé dans l’ordre et rapidement puisque chaque hélicoptère pouvait prendre quatre personnes. Le sauvetage était un peu musclé avec six mètres de creux. L’hélicoptère ne pouvait pas nous prendre sur le bateau. Il a fallu se jeter à l’eau pour aller chercher le plongeur car le trimaran dérivait à trois nœuds. Les sauveteurs ont été très rapides car, en une heure, nous étions tous à bord.

Nous sommes maintenant à Dunedin, très bien accueillis par la population locale. Nous sommes soulagés que personne ne soit blessé car un chavirage sur cette taille de bateau pouvait être vraiment dangereux. L’équipage a très bien réagi : tout le monde a conservé l’esprit clair.

Nous n’avons rien à nous reprocher car cette casse n’est pas du tout due à une mauvaise conduite ou à une fausse manœuvre…

Groupama 3 avait subi des chocs violents dans l’océan Indien, avec des mers de côté. L’origine de la casse peut venir de la nuit précédente où nous avions de la mer par le travers et des vents de quarante nœuds : il y a eu des chocs particulièrement violents sur le flotteur au vent, le bâbord justement… Ca l’a peut-être endommagé de façon invisible et il a suffi de deux heures de navigation pour qu’il se rompe dans des conditions qui étaient pourtant redevenues clémentes et sans qu’il soit possible de réagir.

J’étais à l’intérieur en quart de repos et je n’ai même pas entendu de craquement. Ma première réaction était que le bateau démâtait quand j’ai entendu les cris de Franck à l’extérieur qui essayait de faire une manœuvre d’urgence avec le trimaran qui gîtait. Avec Sébastien, on a même eu le temps de sortir jusqu’à la casquette mais Franck nous a dit de rentrer quand le bateau a commencé à se coucher… Pas trop violemment, même si ça se passe toujours vite !

Groupama 3 est récupérable, même avec le flotteur bâbord très endommagé : il faut que la météo devienne plus clémente car il y avait au moment des faits, six à sept mètres de creux. Les conditions vont s’améliorer et nous irons avec un plongeur pour dégager le maximum de pièces qui encombrent la plateforme avant de redresser le bateau pour le ramener à la côte qui n’est qu’à 80 milles. C’est jouable ! Dunedin est la ville où les hélicoptères nous ont ramené, une ville de 150 000 habitants. Nous avons été très bien accueillis par la population. Nous étions les mains dans les poches parce que nous n’avions que nos vêtements de mer. Nous allons organiser la récupération du bateau dès demain matin.

C’est dur à vivre ! On avait beaucoup navigué sur le bateau et certains équipiers restaient étonnés par les chocs qu’il encaissait, surtout dans l’océan Indien, on entamait la partie la plus simple dans des conditions qui s’amélioraient et avec 24 heures d’avance…

Nous avons beaucoup de chance dans notre malheur car, si c’était arrivé 40 heures plus tôt, on était par 55° Sud avec une eau à 3°C ! C’était le seul moment d’un tour du monde, mis à part le Cap Vert, où l’on pouvait passer à moins de cinquante milles d’une côte… On a pas mal de chance !

Groupama 3 est un fabuleux bateau ! C’est une grosse déception, pas tant au niveau sportif parce que nous avons fait un beau parcours, mais plutôt du côté du matériel… et aussi un soulagement d’avoir minimisé les risques car vu l’état du bateau, c’est mieux que ça se soit passé là ! Ce sont des bateaux qui sont bien dimensionnés mais l’origine de la casse est très ponctuelle sur un mètre, et l’enchaînement des dégâts très rapide. Le bris s’est fait sur le flotteur bâbord entre le puits de foil et le bras de liaison avant : avec la torsion, le flotteur est parti à 90° et a donc arraché le bras avant puis le bras arrière.

Cela s’est passé très vite : il suffisait qu’il reste un morceau de carbone pour lier les deux parties et nous aurions pu intervenir. Car, malgré la réaction très rapide du quart sur le pont, il n’y avait rien à faire ! Je pense que la casse est due à une fatigue excessive du flotteur qui était au vent dans une mer qui déferlait : c’est probablement par les chocs que cette partie a cédé. Le concept n’est pas à remettre en cause, il n’y a probablement qu’un tissu de carbone supplémentaire à ajouter… Le carbone a de la « mémoire » et de fil en aiguille, à force de recevoir des chocs répétés, il est possible qu’il y ait eu faiblesse, puis cassure… Il ne faut pas avoir de doute quand on navigue sur un bateau comme ça. Il n’y a eu aucun symptôme auparavant. C’était une zone qui avait déjà été renforcée l’hiver dernier. Il n’y a aucun reproche à avoir envers quiconque. Nous ne sommes pas abattus : on a tous envie de continuer à aller chercher ce record autour du monde…

Je n’ai pas l’impression qu’on a dépassé les bornes, on est resté dans des secteurs de pilotage raisonnable. Je garde la frustration de ne pas avoir pu exploiter le bateau à 100% car nous n’avons pas eu de conditions favorables. On avait passé le plus dur et, dans le Pacifique, nous aurions dû rencontrer une houle plus longue, moins éprouvante pour le bateau.

Je n’aurai pas vu le cap Horn… »

Interrogé au sujet de la construction de Groupama 3, son skipper répondait : « Il ne faut pas mettre du Nomex partout : on ne cherche pas la raideur, mais plutôt la légèreté car c’est un gage de sécurité aussi. On est loin des 60 pieds et, par rapport à Geronimo, on a moins de Nomex et plus de cloisons… Notre philosophie était la bonne ! »

« Groupama 3 est à 80 milles des côtes et l’on a un bel espoir de pouvoir le ramener. Il faudra le redresser avant de le remorquer en ayant auparavant dégagé tout ce qui est en dessous (mât, flotteur…) et qui abîme la plateforme en ce moment. Il faudra aussi trouver un cargo pour le ramener en Europe. L’équipage est très content d’avoir navigué à son bord et va tout faire pour le ramener le plus vite possible. Groupama 3 nous a procuré de superbes sensations depuis deux ans et là, nous étions encore dans les temps pour boucler le tour du monde. C’est le multicoque le plus rapide du monde sur ce type de parcours ! On aimerait bien revenir sur le Trophée, dès l’hiver prochain si possible. Il y a du travail, mais il faut avant analyser la cause de la rupture » concluait Franck Cammas.

Le tout pour le tour

  • Trophée Jules Verne : 50j 16h 20’ (Orange II en 2005)
  • Ouessant-équateur : 6j 6h 24’ (Groupama 3 en 2008)
  • Ouessant-cap des Aiguilles : 13j 08h 47’ (Groupama 3-2008)
  • Ouessant-cap Leeuwin : 21j 02h 00’ (Groupama 3-2008)
  • Ouessant-Tasmanie : 22j 20h 53’ (Groupama 3-2008)

Les trois quarts d’un tour

- L’équipage de Groupama 3
- Franck Cammas : skipper & chef de quart 1
- Franck Proffit : chef de quart 2
- Steve Ravussin : chef de quart 3
- Yves Parlier : navigateur
- Sébastien Audigane : 2ème barreur
- Loïc Le Mignon : 2ème barreur
- Frédéric Le Peutrec : 2ème barreur
- Jan Dekker : équipier d’avant
- Ronan Le Goff : équipier d’avant
- Jacques Caraës : équipier d’avant

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