samedi
26
mars
2005

Maud Fontenoy sur le Pacifique • J72 : Plus que quelques heures avant l’arrivée

Samedi 26 mars : Maud Fontenoy n’est plus qu’à quelques heures de l’exploit, la traversée de l’Océan Pacifique à la rame. Une première féminine réalisée en 72 jours pour 6 900 km parcourus.

C’est vers 10h ce matin qu’elle devrait atteindre la pointe nord de l’île d’Hiva Oa aux Marquises (méridien 135° 5 W) en Polynésie Française, où un bâtiment de la Marine Nationale, la Tapageuse l’attend afin de garantir sa sécurité à l’approche des côtes.

Après avoir franchi cette ligne, Maud rejoindra le port de l’île d’Hiva Oa où se tiendra une grande fête nautique en son honneur.


Lundi 21 mars : Jours passés en mer : 67 jours
- Distance parcourue : 6237,54 km
- Reste à parcourir jusqu’à la ligne d’arrivée 138.5W soit la première terre : 661,16 km

Dimanche : Comme un rappel à l’ordre de l’Océan après la récréation de la rencontre avec le Prairial, Maud a connu hier le premier chavirage de sa traversée du Pacifique sur une mer très difficile. Un retournement violent, alors que Maud était réfugiée depuis plusieurs heures à l’intérieur de sa « cabine » de vie, capot à demi-ouvert pour pouvoir respirer. « Une migraine me tient sournoisement éveillée malgré la fatigue, écrit Maud dans son journal de bord. Brutalement, un rugissement terrible se fait entendre. Une déferlante de taille démesurée nous engloutit Oceor et moi. Je bande tous mes muscles, saute sur le capot mais la mer est déjà entrée. Je m’agrippe sur les fermetures ; une peur glacée m’envahit, ma tête vient heurter la bulle, mon estomac me remonte dans la gorge, ma respiration se coupe, mon poids sert de balancier. Oceor tourne sur lui-même comme broyé par la vague. Je tremble de partout… puis tout s’arrête. Nous venons de chavirer. J’ai le cœur qui tambourine dans ma poitrine. Ne pas se laisser aller, surtout rester zen. Je respire un grand coup, me force à déglutir, une vive douleur au niveau de ma côte fêlée me crispe… Seule solution : régler un à un les problèmes comme un automate. Je compte : 1 : un seau pour vider, 2 : sortir les vêtements trempés, 3 : … Mon téléphone satellite a pris l’eau, il ne marche plus. Un étrange silence se fait autour de moi. Deux heures plus tard : assise sur ma couchette gorgée d’eau de mer, trempée, exténuée, je cajole mon téléphone, coton tige après coton tige… Je serre les dents…Je le branche à la batterie : il n’affiche plus rien. Je suis lasse. J’appuie sur une touche : bip… bip… une douce chaleur m’envahit. Miracle ! J’y vois là un signe du Grand Univers. Je tente d’appeler la terre… Ca sonne timidement… Chris décroche… et va savoir pourquoi, des larmes coulent sur mon visage. Ah les filles !! Bisous toujours, Maud »


Jeudi 17 mars 2005 : Encore 1000 km pour rejoindre Marquises ou Tuamotou

A moins de 1 000 km de la fin de son raid maritime, Maud Fontenoy est entrain de gagner sa bataille du Pacifique grâce à des qualités qu’elle possède en abondance, le courage, la détermination, le sens de l’humour mais aussi la faculté de rêver et de s’émerveiller. La fin du voyage de Maud est matérialisée par le méridien 138° 50 West, position de l’île Puka Puka où le radeau Kon Tikki est arrivé le 30 juillet 1947, mais la terre qu’elle va toucher en premier est encore inconnue, Marquises ou Tuamotou ?

Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 63 jours
- Distance parcourue : 5 934 km (relevé 16/03/05)
- Distance au but : 966 km (selon parcours du Kon Tiki)
- Prochain communiqué : jeudi 24 mars

A dix jours des premières côtes, une gigantesque baleine est venue saluer Maud à moins à quelques mètres d’Océor. Un intense moment d’intimité avec la magie d’un monde maritime qui ne se dévoile vraiment qu’à ceux qui font l’effort de venir à sa rencontre.

Du courage, il en fallu beaucoup à Maud pour plonger plus d’une demi-heure sous Océor, il y a quelques jours, afin d’arracher de toute la surface de sa coque, un tapis serré d’anatifes, semblable à une planche à clou hérissé de pointes de 3 cm de hauteur. Ces passagers clandestins freinaient fortement sa progression depuis plusieurs semaines, bloquaient son safran et attiraient des hôtes plus ou moins réjouissants. Nager parmi les poissons, un gouffre noir de 5 000 mètres sous les pieds, des vents forts, une mer très agitée, et les requins qui rôdent ont fait de cette opération délicate un moment assez éprouvant pour Maud. Cette intervention, délicate et mûrement réfléchie, se solde par une coupure à la main et une côte abîmée en remontant sur le bateau ballotté par une mer déferlante. Mais le bénéfice de l’opération est immédiat. Océor a repris de la vitesse et le safran a retrouvé 90% de son efficacité.

Une baleine à portée de main – journal de bord du jeudi17 mars

Là-bas ! Là-bas !… à moins de 40 mètres devant nous, un puissant geyser déchire la surface de l’océan. Mon estomac se noue, mon cœur se met à battre plus fort, mes jambes se font coton ; une baleine, un gigantesque cétacé croise notre route. Je suis totalement subjuguée. Vite, se rapprocher. Une petite voix à mon oreille me supplie de m’inquiéter, mais je ne l’écoute pas. Plus rien n’existe que l’océan, ce mammifère géant et mon frêle esquif. Je n’ai plus d’yeux que pour cette créature mystérieuse dont il émane tant de magie.

Doucement, je glisse ma main dans l’eau, espérant secrètement que l’océan lui transmettra mes bonnes intentions. Si mes doigts pouvaient parler, ils lui diraient sûrement : « Tout doux ma belle, tout doux » comme s’ils avaient à faire à un terrible monstre la gueule mais il n’en est rien. Ce magnifique animal à sang chaud transpire certes une puissance hors norme, mais aussi une immense et bouleversante quiétude. Je voudrais la rejoindre, un instant devenir moi-même baleine, comprendre ce à quoi elle peut songer en voyant la coque d’ OCEOR se dandiner à la surface. Nous ne sommes plus qu’à une quinzaine de mètres. Elle sort discrètement la tête. Complètement sous le charme, je retiens mon souffle. Je voudrais que le temps s’arrête. Comme un rêve, elle pause quelques infimes secondes, puis dans une tendre caresse à l’océan, replonge sereinement. J’ai les larmes aux yeux. Suis-je devenue plus sensible ? Mon armure d’humain est-elle devenue perméable ? Quoiqu’il en soit, j’ai l’impression que l’océan vient de me susurrer un secret, et quelque en ait été le prix, ce moment en valait la peine. Souffle du Pacifique. Maud


Jeudi 3 mars : Un requin sur la route au 3/4 du parcours total

A chaque coup de rame un petit tourbillon se crée, comme si la mer était en train de se vider. La force de Coriolis qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, confirme, si besoin était, que Maud est bien dans l’hémisphère sud. La chaleur toujours écrasante confirme de son côté que Maud navigue non loin de la ligne de l’Equateur. Des veines de courants chauds filent sous Océor attirant parfois une faune, moins paisible que les poissons-volants, dorades coryphènes, pétrels et autres dauphins que Maud a pour seule compagnie depuis son départ, il y a 50 jours. Les vacations téléphoniques avec la terre restent les seules ruptures de ce long périple solitaire, vécu à fleur d’eau.   Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 50 jours
- Distance parcourue : 4 533 km (relevé 02/03/05)
- Distance au but : 3 467 km (selon parcours du Kon Tiki)

Trois-quart de la route avalée

Maud avale cet océan Pacifique à un rythme qui surprend un peu. Mais c’est compter sans sa détermination pour cette « première » féminine à la rame. Pour l’instant, il est encore difficile de savoir si la première terre qu’elle va rencontrer, et qui mettra un terme officiel à sa traversée du Pacifique à la rame, sera les Iles Marquises, puisqu’elle est encore sur une route très au Nord ou les Tuamotu, si elle arrive à infléchir sa route actuelle, mais une chose est sûre, c’est qu’elle est attendu quelque part en Polynésie début avril. Juste le temps de préparer l’arrivée de Maud et de son bateau Océor à Tahiti pour une belle fête qui célèbrera cet exploit avec les Polynésiens, pour qui la rame est le sport national.

Mauvaise rencontre – journal de bord – Mardi 1er mars

« UN REQUIIIIIIN ! ! ! ! » hurle Pétula (l’otarie) debout sur la cabine arrière. Il est environ 12h20, le soleil tape dur, et je suis, les yeux mi-clos, en train de terminer nonchalamment une de mes « délicieuses » purées-jambon lyophilisées. Je suis tellement surprise que le petit sac en aluminium contenant mon repas fait un bond dans mes mains. Sans faire de bruit, l’aileron s’approche doucement. Ma respiration s’accélère, je tente de rester le plus tranquillement possible les fesses sur mon siège. Je ne le quitte pas du regard. Pétula est venue se lover à mes pieds, OCEOR ne bronche pas. A travers un dérisoire rempart d’eau, je distingue le corps bleu-gris presque brun de la menace. Je pense que ce doit être les dorades coryphènes en dessous du bateau qui l’ont attiré. Il doit mesurer un petit peu moins de deux mètres. Il a de petits yeux mais je discerne mal son regard. Au vu de sa sérénité et de ses muscles d’acier, je me réjouis de ne pas être allée me rafraîchir dans l’eau. Comme un loup, il tourne silencieusement autour de nous, puis, la brebis lui semblant sûrement trop grosse, il disparaît aussi élégamment qu’il est apparu. Ce n’est qu’alors que je me rends compte que j’étais crispée. »


Jeudi 24 février : Sur la route de Thor Heyerdahl et de l’aventure du Kon Tiki

Après 42 jours de mer et une semaine particulièrement éprouvante, Maud a laissé derrière elle le méridien 107° West, situé à mi-parcours entre Lima et les îles Marquises.

Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 42 jours
- Distance parcourue : 3 894 (relevé 23/02)
- Distance au but : 4 106 km

Ces îles de la Polynésie française se dessinent en effet comme la première terre que Maud rencontrera sur sa route depuis son départ du Pérou, le 12 janvier dernier. Les aléas de la météo de ce début d’année 2005 l’ont en effet contrainte à rester sur une route relativement nord. Les îles Marquises se situent à quelque 350 km au nord de l’île Puka Puka, de l’archipel des Tuamotu, également Polynésie Française, qui a vu arriver en 1947, Thor Heyerdhal et ses 5 hommes d’équipage à bord du radeau à voile Kon Tiki, fabriqué selon les usages pré-colombiens..

Thor Heyerdahl et l’aventure du Kon Tiki

Thor Heyerdahl était un anthropologue, archéologue et navigateur norvégien, né en 1914 et mort en 2002. Après des études exhaustives du matériel ethnographique et archéologique en provenance de Polynésie, du continent américain et de l’Asie du Sud-Est, Heyerdahl élabore une hypothèse selon laquelle les premiers habitants de la Polynésie viendraient non du Sud-Est asiatique, comme on le prétendait précédemment, mais du continent américain. Il voit son hypothèse accueillie avec la plus grande froideur, et résout d’en prouver la véracité. Il construit pour son expédition un radeau de balsa, qui était une exacte reproduction des radeaux des Indiens d’Amérique du Sud dans les temps préhistoriques. Partant de Callao (Pérou) en 1947 avec un équipage de six hommes, il fait voile vers les îles polynésiennes de Tuamotu à bord du désormais célèbre Kon Tiki. Ce voyage de trois mois n’a pas seulement été une entreprise risquée, mais aussi un exploit scientifique. Heyerdahl a écrit par la suite un ouvrage ? Indiens d’Amérique dans le Pacifique ?, où il réunit tout un matériel pour étayer sa thèse. Il y affirme que les premiers habitants de la Polynésie débarquèrent du Pérou environ au Vème siècle de notre ère, puis qu’une nouvelle vague de colons arriva plus tard (vers 1000-1300) en provenance de la côte nord-ouest d’Amérique du Nord. Afin de consolider ses assertions, il organise une expédition norvégienne aux îles Galápagos en 1953. Il y trouve des vestiges amérindiens datant des périodes inca et pré-inca, premières preuves concrètes de ce qu’il avançait avec le voyage du Kon Tiki.   Une semaine difficile pour Maud

Mal au dos, mal aux jambes, mal de mer, mal de tête, des bleus par légions, assommée de chaleur, ballottée par une forte mer, trempée par une pluie persistante mais surtout inquiète par un intense trafic maritime, inattendu dans cette zone perdue du Pacifique équatorial. Plus d’une dizaine de porte-containers et pétroliers, en route vers l’Extrême-Orient, sont venues hanter ses jours mais surtout ses nuits. Maud a effet remarqué que certains naviguaient sans radar, se laissant encore moins de chance d’apercevoir Océor, petite plume déposée sur l’océan face à ces murailles d’acier lancées à bonne vitesse sur la mer déferlante, levée ces derniers jours, par des vents particulièrement hargneux. Mais avant hier, à la vacation, Maud semblait toujours aussi heureuse de goûter les nombreux moments de bonheur que lui apporte cette traversée. La beauté changeante du ciel, la visite d’une faune marine qui s’enrichie de jour en jour avec l’arrivée des poissons pilotes, qui ont rejoint la fidèle otarie Pétula, les dorades coryphènes et les poissons volants et un fort sentiment de vraie liberté.    


Jeudi 17 février 2005 : Record personnel avec 120 km en 24h, soit 2 noeuds de moyenne

Avec une journée à 120 km en 24h, soit 2 noeuds de moyenne, Maud signait mardi, par une chaleur toujours aussi étouffante, un record personnel sur sa traversée du Pacifique à la rame. Elle bénéficie en ce moment d’une météo favorable bien que parfois peu clémente et progresse rapidement, toujours au prix d’un effort physique et mental peu commun, sur un océan hanté par les requins et balayé par les poissons volants. Elle constate ravie et un peu étonnée que la marque symbolique du mi-parcours, entre le Pérou et la Polynésie, est toute proche. Sans doute, pour jeudi ou vendredi prochain.

Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 36 jours
- Distance parcourue : 3 120 km (relevé 16/02)
- Distance au but : 4 880 km

Pour Maud qui a vécu les 15 premières années de sa vie sur la goélette familiale, principalement aux Antilles, le retour à la mer, est pour elle une manière de se nettoyer le corps et l’esprit. Un retour sur soi, inscrit dans la lenteur, que permettent des éléments aussi bruts et forts que ceux qu’elle rencontre actuellement. « On ne se rend plus compte, dans notre vie courante, de la multitude de choses qui se passent dans une journée ni du nombre de stimuli que reçoit sans cesse notre cerveau toujours avide de nouveauté. Nous sommes en permanence sollicités et parfois même à notre insu. Ici, sur mon petit bateau, au milieu du Pacifique, dans mon monde sans horloge, rien de tout cela. J’apprends à vivre sur mes acquis, en piochant chaque matin sur les étagères de ma vie antérieure et bien souvent intérieure, en priant secrètement que je n’en voie jamais le bout. Mon imagination et mes cinq sens se réveillent alors comme après un long sommeil. C’est bien en cela que ce genre d’aventure nous ramène à l’essentiel…..Pour le reste, comme tous les sportifs, le marin doit s’adapter. Et là, je crois que mon corps est entrain de se transformer petit à petit en poisson…. ! Quant à mon bateau, si vous le voyiez. Le cockpit est recouvert d’une couche d’algues vertes d’1 cm de hauteur qu’il faut que je commence à gratter. Pareil pour les hublots, recouverts d’une épaisse couche de sel. »


 Jeudi 10 février • J29 : Au bout d’un mois d’effort, Maud a couvert le tiers de sa route

Depuis une semaine, les records de vitesse maritime tombent comme à Gravelotte. Dans la catégorie Tours du Monde : 87 jours en monocoque en solitaire pour Vincent Riou, 71 jours en multicoque en solitaire pour Ellen MacArthur, pour la descente de l’Atlantique entre la pointe de Bretagne et le cap de Bonne Espérance : 14 jours en multicoque pour Bruno Peyron et son équipage et enfin pour la traversée de la Manche : 34 mn en hydroptère pour Alain Thébault et son équipage … Même Maud sur son petit bateau de 7m 50, loin de cette notion de record, est entrain de tenir une cadence inattendue sur son parcours inédit du Pacifique à la rame.

Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 29 jours
- Distance parcourue : 2 433 km
- Distance au but : 5 567 km

Personne avant Maud n’avait tenté de refaire la route du Kon-Tiki à la rame. Et encore moins une femme en solitaire. Un suédois en 1974 avait également fait un parcours Est-Ouest sur une route un peu plus sud en partant de Huasco au Chili et naviguait avec des paramètres de météo et de courants différents. Difficile donc pour Maud de faire une estimation précise du temps nécessaire pour couvrir les 8 000 km qui séparent le Pérou de la Polynésie. En ouvrant cette voie, elle découvre, à une vitesse inférieure à 2 noeuds, les embûches mais aussi les joies de ce trajet situé entre le 7ème et le 16ème parallèle Sud. Au bout d’un mois d’effort, Maud a couvert le tiers de sa route, alors qu’elle avait prévu au départ une traversée de 120 jours pour 8 000 km. Que va-t-il se passer sur les deux autres tiers ? Va-t-elle maintenir cette cadence ? Ou la météo et les effets des courants viendront-ils jouer les trouble-fêtes dans cette progression pour l’instant sans faute. Pour l’heure, Maud apprécie à sa juste valeur les 2 500 milles qu’elle laisse derrière elle, en se disant que ce qui est fait n’est plus à faire et se rappelle, avec sagesse, la fin de sa traversée de l’Atlantique où, alors que tout le monde la voyait déjà arrivée, il lui avait fallu un mois supplémentaire pour achever son parcours à cause d’une météo particulièrement contraire.

 

Pêche miraculeuse….ou pas

Dimanche dernier, Maud s’était régalée d’une magnifique dorade coryphène attrapée grâce au sacrifice d’un poisson volant venu s’échouer dans la nuit dans le cockpit d’Oceor. Un extra bienvenu dans un univers gastronomique largement lyophilisé. Le lendemain, la partie de pêche aurait pu tourner au drame. Extrait du journal de bord : « Tout d’un coup la ligne se tend à rompre. Apparemment, la tête de poisson volant a fait son effet, trop, je dirais même. Je saute de mon siège et attrape la ligne devenue aussi dure qu’un câble. Je suis contente de sa solidité. L’hameçon n’a pas été mis à l’eau depuis cinq minutes qu’il a déjà attiré quelque chose,… quelque chose de très gros, d’énorme même : mon cœur bat la chamade. OCEOR pâlit et se demande si le monstre ne va pas nous entraîner dans les profondeurs. Je n’arrive pas à tirer ma proie. Je décide alors aussitôt de larguer un peu de mou et constate que le fil de pêche arrimé au taquet avant est en train de le cisailler. La force du poisson est colossale, tout se passe très vite : je sors en catastrophe mon couteau de son étui et me tiens prête à couper le bout. Je tente une dernière fois de manœuvrer ce fil de fer et alors qu’il commence à me broyer les doigts, d’un seul coup, la bête se détache. Je me retiens à la filière pour ne pas tomber. Quand je remonte l’hameçon, je m’aperçois qu’il est complètement tordu. A qui diable ai-je donc eu à faire ? Jusqu’à nouvel ordre, la ligne est remise au placard ! »


Jeudi 3 février : Forte chaleur et forte houle

Mardi dernier, grâce à France Info, Maud, encore émerveillée par les prouesses techniques du téléphone satellite, parlait en triplex avec deux autres marins naviguant en solitaire sur l’Atlantique. Ellen Mac Arthur, sur son trimaran de 23m, en route vers un record de vitesse à la voile autour du monde et Vincent Riou, sur son monocoque de 18m, dans ses dernières passes d’arme avec Le Cam pour la victoire finale du Vendée Globe 2004-2005. Après 87 jours de mer et 23 680 milles parcourus, Vincent remportait hier soir son Everest en améliorant de plus de 5 jours le record du précédent vainqueur. Ellen avait repris de l’avance sur son calendrier de marche et est attendue, sans doute victorieuse également, dans quelques jours à Ouessant. Maud, elle, n’en a pas encore fini avec son « Everest », puisqu’il lui reste un peu plus des 2/3 de sa route Pacifique à couvrir sur sa barque à aviron de 7m.

- Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 22 jours
- Distance parcourue : 1 737 km
- Distance au but : 6 263 km

Une chaleur écrasante assaille Maud depuis son départ de Lima malgré la relative fraîcheur qui a accompagné les quelques passages nuageux et les petites pluies de ces jours derniers. Vers midi, il fait en général près de 40°. Maud arrête de ramer et trouve un refuge relatif dans sa petite cabine de vie située à l’arrière d’Océor, qui a le mérite de faire écran aux dangereux rayons solaires, mais qui reste une étuve. Cette fournaise a eu raison de la réserve de chocolat de Maud, transformant sa friandise préférée en un magma aussi poisseux qu’immangeable. Quant à l’eau produite par son dessalinisateur, elle tient plus de l’infusion que du rafraîchissement. Seules les nuits apportent un peu d’apaisement dans cette atmosphère suffocante et Maud en profite alors pour ramer dans un air plus respirable.

Les montagnes russes L’inconfort actuel de Maud ne vient pas seulement de la chaleur ambiante et de sa tendinite à la cuisse gauche qui ne la lâche pas mais également de la forte houle qui la ballotte sans répit depuis trois semaines, entretenant le léger mal de mer qui l’empêche toujours de s’alimenter normalement. Extraits du journal de bord : « De toute la nuit, ça n’a jamais cessé de taper. Emporté par les flots, Océor semble rouler sur du gravier. Tout tremble à l’intérieur, et pour ajouter un peu à ce tintamarre, l’axe de la barre claque avec insistance. Les vagues sont agressives. La tête haute, elles défient tout ce qui se trouve sur leur passage. Nous nous faisons tout petits. Océor accélère pour fuir au plus vite, mais après un col il y en a encore un, puis encore un autre.... Certaines déferlantes terminent leur chevauchée dans un râle. Passant du bleu profond au turquoise, elles s’écrasent bruyamment sur la coque du bateau qui se retrouve en un instant dans une mare d’eau blanche et mousseuse. Le temps semble s’arrêter quelques secondes… Pas facile de fermer l’œil. A plusieurs reprises, les vagues submergent le cockpit et se glissent malicieusement à l’intérieur par les quelques centimètres de hublot laissé entr’ouvert pour respirer. Tout est trempé… La lune se fraye un passage entre les nuages. Quelques lueurs citronnées filtrent. Ça va se dégager, je le sens, et puis je sais aussi que dans une quinzaine de jours, je me retrouverai dans les courants équatoriaux, au milieu de la faune marine qui me manque tant. »

Peu à peu, Maud s’éloigne de la route des cargos. Voilà plusieurs jours qu’elle n’a pas rencontré le moindre bateau. L’océan Pacifique sur le 10° parallèle Sud semble déserté et l’activ-écho radar clignote toujours au vert, signe d’absence de danger. Les animaux marins qui peuplent les courants chauds équatoriaux à venir ne sont pas encore au rendez-vous, et seule Pétula, la jeune otarie qui s’est prise de passion pour la jeune terrienne, (à moins que cela ne soit pour le « château ambulant » Océor) est pour l’instant la seule à apporter à Maud un témoignage de vie dans cette immensité aquatique.

Maud perd son seul luxe Dans son univers très spartiate, où la chasse au poids a été la règle au départ de Lima, Maud s’était accordé une petite faveur, un vrai luxe à ses yeux, en embarquant un iPod, offert par la Mairie de Meaux. La Musique sous toutes ses formes et les nombreux messages d’amitié que ses proches avaient enregistrés pour elle accompagnaient ainsi ses jours et ses nuits, jusqu’à dimanche dernier, où une vague plus forte et plus haute que les autres en a décidé autrement, interrompant sans ménagement le Canon de Pachelbel. Les sons du vent, de la mer et de ses habitants, de son bateau et de ses coups d’aviron seront désormais les seuls compagnons de route de Maud, à l’exception de quelques brefs appels téléphoniques.


Jeudi 27 janvier : Déjà 1 000 km parcourus soit 1/8ème de la route qui sépare Lima

Hier soir, en dictant son journal de bord, Maud annonçait à son PC Terre qu’elle avait passé la veille le cap des 1 000 km parcourus, soit 1/8ème de la route qui sépare Lima, port de départ, de la première dorsale de terre rencontrée sur le parcours équatorial Est-Ouest qu’elle a choisi. Avec une telle distance déjà couverte au cours de ses 15 premiers jours de mer, Maud tient le timing qu’elle a prévu. Pour assurer ce rythme, elle puise à chaque instant au fond d’elle une énergie physique et mentale peu commune.

Point santé : Après 15 jours de mer, et toujours par une forte et moite chaleur ambiante, Maud a trouvé son rythme, même si elle souffre encore un peu d’un léger mal de mer qui l’empêche de se nourrir au mieux. Les ampoules aux mains se referment et laissent place à des cales peu esthétiques mais beaucoup plus confortables et les courbatures perdent un peu de leur intensité. Pas question cependant d’abandonner les messages réguliers sur tout un corps qui continue à manifester plusieurs fois par jour sa désapprobation d’un usage aussi intensif. Un seul point préoccupant, une tendinite persistante à la cuisse droite qui s’est déclarée le week-end dernier et qui ne semble pas décidée à se calmer. Maud se souvient avec un peu d’appréhension qu’une même tendinite ne l’avait pas lâchée pendant toute sa traversée de l’Atlantique Nord en 2003.

Les effets du courant de Humboldt : Le tracé du parcours couvert par Maud ces derniers jours semble indiquer qu’elle quitte peu à peu la zone d’influence du courrant froid de Humboldt qui, depuis son départ, la poussait au nord d’une route directe vers la Polynésie. Océor flirte en effet depuis le lundi 24 janvier avec le 10ème parallèle Sud et devrait bientôt amorcer sa « descente » sur une route plus orthodromique.

- Position Lima : 12. 03. 58 Sud et 77.25.23 West
- Dernière Position d’Océor (24/01/05 – 22h Paris) : 10.00.54 S et 85.16.55 W
- Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 14 jours
- Distance parcourue : + de 1 000 km
- Distance au but : - de 7 000 km

La météo : Si le vent est resté assez faible ces derniers jours, des passages nuageux intermittents sont venus prévenir Maud de l’arrivée imminente d’une perturbation. Hier soir, une tempête s’est effectivement levée avec son cortège de déferlantes. A ce régime, le pauvre Océor se retrouve régulièrement jeté sur le flanc, une position particulièrement inconfortable pour Maud qui a du mal à se caler, calfeutrée à l’intérieur de son petit espace de vie où règne une chaleur suffocante. Alors pour la jeune rameuse, il n’y a qu’une chose à faire, prendre son mal en patiente en espérant que cette situation inconfortable ne dure pas trop longtemps …

Pétula est toujours là. Comme si elle ne se résignait pas à laisser partir Maud, seule, vers le (très) grand large. Parmi les animaux marins qui viennent régulièrement la saluer, la jeune otarie est la plus fidèle et la moins inhibée, allant jusqu’à s’inviter parfois à bord. De nombreux dauphins témoignent d’un peu plus de retenue, les poissons volants, comme leur nom l’indique, ne font que passer et les pétrels survolent le petit bateau à vive allure, en route vers le prochain banc de poissons qui leur servira de dîner. (Maud a moins de succès avec sa ligne de pêche ! Pas la moindre bonite à se présenter au bout de son hameçon). Mais surtout ces jours derniers, c’était presque la pleine lune et les nuits ont été magnifiques. C’est une des nombreuses joies qui faisaient dire à Maud mardi : « J’ai ramé tard ; le soleil s’est d’abord couché comme pressé de rejoindre la fraîcheur de l’océan. La chaleur qui se dégage est telle que tous les éléments semblent en effervescence. La mer bouillonne, des nuages de condensation semblent se former sur l’horizon, la lumière est encore si forte qu’elle m’éblouit. Petit à petit le ciel se voile, mes yeux s’adaptent et je peux enfin distinguer les premières couleurs du couchant. Les nuages autour du soleil se dentellent de rose ; j’y vois une fleur. Debout dans mon cockpit, je rêve…. Puis doucement, tout tranquillement, la nuit tombe, et mon phare préféré apparaît : c’est pleine lune, et la douce lueur calme mes angoisses. Je ne la quitte plus du regard. La mer prend des teintes mystérieuses. J’entends les vagues qui ronronnent tout près d’ OCÉOR, mais je pense déjà à autre chose….comment, après cela, avoir des doutes sur ce qui m’a amenée jusqu’ici ! »


 Jeudi 20 janvier • J8 : « Je sens comme un vide des autres, de leurs regards et de leurs sourires »

Depuis son départ de Lima, il y a 8 jours, Maud assume avec courage et philosophie les épreuves initiatiques infligées par un océan Pacifique chargé de promesses d’aventures et d’émotions fortes. Un bizutage sucré-salé qu’elle avait connu à son départ de l’Atlantique Nord en 2003, dans un tout autre contexte météo, puisque alors, la brume, les icebergs et une mer très agitée présidaient à sa première traversée à la rame.

- Départ : 12/01/2005 – 17h 15 heure Lima
- Jours de mer : 8 jours
- Distance parcourue : 460 km
- Distance au but : 7 540 km

Le mal de mer : Comme lors de son départ de Saint-Pierre-et-Miquelon en 2003, Maud, peu après avoir quitté Lima, a connu un fort mal de mer provoqué par le tangage incessant d’Océor, ballotté par la forte houle Pacifique. Une nausée lancinante qui, peu à peu, s’estompe mais qui ne l’a pas quittée pendant les trois premiers jours et qui lui a interdit d’ingérer toute forme de nourriture. L’eau a alors été le seul « combustible » qu’elle a pu utiliser pour assumer les longues heures de rame quotidiennes indispensables pour se dégager rapidement des dangers de la côte péruvienne. Aujourd’hui encore, elle compte sur les doigts d’une main le nombre de plats lyophilisés qu’elle a mangé depuis le départ.

La chaleur : Afin de se protéger d’un soleil particulièrement agressif (Océor navigue un peu en dessous du cercle équatorial), Maud rame aux heures fraîches du début et des fins de journée, et pendant la nuit, se protégeant des rayons solaires comme elle peut, vêtue d’un T-shirt, d’une casquette et d’un pantalon, en faisant un usage immodéré d’une crème Ecran Total. Aux heures les plus chaudes de la mi-journée, Maud se réfugie dans son habitacle de 1m3, véritable sauna où règne alors une chaleur oscillant entre 35 à 40 degrés, mais où elle est à l’abri des rayons pernicieux.   Ampoules et mal de dos : Passage obligé, les ampoules ont rapidement commencé à fleurir sur la paume des mains de Maud qui doit faire preuve d’une créativité sans limite dans les moyens de tenir ses rames en attendant que les plaies se referment et se transforment en des cales qui lui serviront de gants naturels jusqu’à l’arrivée. Les courbatures et le mal de dos sont venus aussi lui rappeler qu’on n’exige pas de son corps un effort physique important sans lui payer un petit tribut. En attendant que le corps de Maud s’habitue à cette nouvelle cadence, de petites séances de massages viennent fractionner régulièrement les longues heures de rame.

La solitude : « Peu après le départ, j’ai ressenti les premiers symptômes de la solitude. Je sens comme un vide des autres, de leurs regards et de leurs sourires. On se rend compte dans une aventure comme celle-ci qu’on a terriblement besoin des autres pour être bien. Cette solitude, je sais que cela va être une de mes difficultés, mais je sais également qu’il va y avoir des choses extraordinaires à vivre sur ce grand océan. Ce sentiment de solitude a été la grande difficulté de l’Atlantique nord, je m’en souviens bien. Mais comme dans une balance, il y a toujours le pour et le contre. C’est pourquoi j’ai voulu repartir sur ce Pacifique afin de connaître d’autres sensations. Pour palier à ce sentiment de vide, je me remonte le moral en regardant des photos que j’ai scotchées à l’intérieur d’Océor. »

Les premières récompenses : Comme pour adoucir la rudesse de cette mise à l’épreuve, l’océan Pacifique a envoyé à Maud ses premiers cadeaux. Des otaries, dont une particulière fidèle « Pétula » et des dauphins curieux viennent frôler régulièrement la coque d’Océor, alors que quelques baleines, plus distantes, manifestent leur présence sur fond de levés et de couchers de soleil hollywoodiens. Et la nuit, à la lumière d’une lune ascendante, le plancton fluorescent explose en milliers de petites étoiles à chaque coup de rame. 

Les effets du courant de Humboldt 

Malgré ses 8 heures de rame quotidiennes, Maud a encore du mal à contenir les effets du courrant froid de Humboldt qui continue à la pousser vers le nord, rendant sa progression sur la route ouest de la Polynésie pour l’instant difficile. Elle estime que les effets de ce courrant, bien connu des navigateurs, devraient se faire sentir encore pendant deux à trois semaines, le temps également pour elle de se dégager du rail de trafic maritime qui lui donne encore quelques cauchemars, surtout la nuit. En ce début de parcours, Maud souligne en riant qu’au début, elle ne regardera sa carte maritime qu’une fois par semaine afin de ne pas se décourager en faisant le bilan de sa vitesse de rapprochement par rapport à sa destination finale ! « A chaque jour suffit sa peine ».

Mots-clés : Girls Rame • Aviron de Mer

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