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Record de l’Atlantique en solitaire

Joyon perd son trimaran sur les rochers de la pointe de Penmac’h

Triste fin pour un géant devenu mythique

jeudi 7 juillet 2005Redaction SSS [Source RP]

Un skipper écrasé de fatigue, un pilote capricieux, une mer sans pitié... Sans même avoir eu le temps de fêter dignement ses deux ultimes records historiques, le valeureux trimaran IDEC a tiré sa révérence cette nuit sur les rochers de la pointe de Penmac’h. Arrivé ce matin à La Trinité sur mer en compagnie de Patrice Lafargue, son sponsor, Francis Joyon nous a fait part de sa tristesse, mais aussi de la joie intense procurée par son fidèle trimaran lors de ces derniers jours de mer, derniers faits d’armes ô combien mémorables.

Ce qui aurait dû n’être qu’un gentil convoyage routinier, au portant vers la maison, s’est mué en véritable cauchemar cette nuit... Au terme d’une exceptionnelle carrière, et moins de 24 heures après avoir inscrit un ultime record historique dans le grand livre d’histoire de la voile, le trimaran IDEC s’en est allé brutalement, « disloqué en quelques minutes après son échouage », selon les propres mots de son skipper, Francis Joyon, visiblement sous le coup de l’émotion. Lors d’une brève conférence de presse organisée à La Trinité-sur-Mer, le nouveau recordman de l’Atlantique et des 24 heures en solitaire est revenu sur ce funeste épisode. Malgré un évident déficit de sommeil, et en proie à des sentiments contradictoires - Francis évoquant tout à la fois les journées de « bonheur total » de sa traversée mais avouant également « n’avoir jamais eu aussi peur en bateau » que cette nuit - le solitaire le plus rapide de la planète a livré l’incroyable récit de son naufrage.

« J’ai dû rester tétanisé pendant une heure »

« Après le passage de la ligne au cap Lizard, j’ai fait route sur le chenal du Four, puis j’ai passé le Raz de Sein en soirée... Comme j’avais rendez-vous à La Trinité au matin, j’ai décidé de ralentir un peu le bateau en réduisant la toile, et en me mettant au vent arrière, cap franchement au large de Penmac’h - à peu près 30° à droite. Comme cela faisait longtemps que je n’avais pas dormi, mon sommeil a de suite été très profond... J’étais sous pilote, et je pense qu’il a dévié - comme il l’avait fait une ou deux fois pendant le record - mais je n’avais cette fois pas la vitesse suffisante pour que la variation m’alerte. Je me suis réveillé brutalement en entendant un gros crash, le bateau était posé dans les déferlantes, avec un rocher de 6 mètres de haut à gauche, et un rocher de 6 mètres de haut à droite, j’étais suspendu au milieu...J’avais filé droit sur les cailloux les plus agressifs que l’on puisse trouver vers la pointe de Penmac’h. Je pense qu’il devait être une heure du matin, et j’ai tout de suite lancé un Mayday car je croyais être sur des rochers isolés, un peu au large, je n’ai pas du tout imaginé que le bateau avait tourné au point d’être à la côte. Dans le noir total, j’ai donné ma position... et le Cross Corsen m’a informé du fait que des sauveteurs venaient à ma rencontre, car le bateau était accessible à pied ! Ils m’ont aidé à débarquer, et m’ont guidé à travers les cailloux, par la terre... J’ai dû rester tétanisé pendant une heure, car je me suis complètement laissé prendre en charge, ce qui ne me ressemble pas du tout. Comme les sauveteurs m’ont trouvé très choqué, pas tout à fait net, ils ont demandé mon hospitalisation - j’ai eu droit à 3 heures d’examens à Pont L’Abbé. Mon frère est arrivé vers 4 heures du matin, et nous sommes retournés au bateau pour essayer de le déséchouer avec l’aide de la SNSM : un pompier - plongeur s’est mis à l’eau, je suis monté sur le pont pour l’aider à amarrer le trimaran, mais pendant ce temps-là, il a pivoté, et en quelques minutes les déferlantes l’ont complètement broyé, ont fait tomber le mât... Malgré l’extraordinaire courage et la bonne volonté des gars de la SNSM, à l’heure actuelle il ne reste que des miettes . C’est incroyable qu’en si peu de temps un bateau puisse être disloqué de cette façon. »

« Ces six jours en mer à bord d’IDEC n’auront été que du bonheur, et forcément, lorsque l’on connaît ce genre de succès avec un bateau, on s’y attache... Je ne suis pas loin de penser que ces morceaux de fibre peuvent réellement avoir une âme (...) J’ai vraiment l’impression que le bateau avait fait du meilleur boulot que moi, qu’il était allé chercher ces deux records : je commençais à échafauder d’autres défis, je m’étais d’ailleurs fixé d’atteindre avec lui les 600 milles en solitaire ! (...) Mais au bout du compte, en mer, on est seul responsable et il faut assumer les erreurs tout comme parfois on est amené à récolter des lauriers... »

Patrice Lafargue, PDG d’IDEC : « Voir ce bateau détruit, c’est bien sûr beaucoup d’émotion, nous y étions attachés. Mais c’est Francis qui nous l’a fait aimer, et ce que nous aimons avant tout, c’est Francis - aujourd’hui il est là, c’est l’essentiel, et s’il veut encore de nous, on continuera à la suivre, à faire d’autres grandes choses. »

Info Fabrice Thomazeau / Agence Mer & Média


Voir en ligne : www.trimaran-idec.com


IDEC, 20 ans d’une carrière historique

Lorsque Olivier de Kersauson fit construire « Poulain » au chantier CDK (Port la Forêt) sur les plans du cabinet Van Péteghem - Lauriot Prévost, en 1985, il n’imaginait sans doute pas que cette fabuleuse plate-forme allait avoir une carrière si longue...

A son lancement, Poulain mesure 23 mètres de long sur 16,20 mètres de large, porte 295 m2 de voilure sur un mât de 32 mètres, et pèse environ 12 tonnes. A son bord, l’Amiral s’engage dans la Route du Rhum en 86 (qu’il doit abandonner), puis termine second à l’Open UAP (Tour de l’Europe) en 1987, avant de prendre la 4e place sur le parcours La Baule - Dakar en 1988. Cette même année, « Poulain » cesse de sponsoriser le trimaran, qui prend alors comme nom « Un Autre Regard » pour s’élancer autour du monde, uniquement mené par Olivier de Kersauson. L’Amiral reviendra de son périple après 125 jours, 19 heures et 32 minutes de mer.

La chasse au chrono autour de la planète devient « le » projet auquel tous les grands skippers souhaitent s’attaquer au début des années 90, et c’est dans cette optique que le trimaran devient « Charal » en 1992 : de la plate-forme originale, on ne conserve que des morceaux de la coque centrale, les bras de liaison et le « dog house » typique. Mais Olivier et son équipage entrent en collision avec un growler et doivent renoncer, lors de cette première tentative, à décrocher le Trophée Jules Verne.

Qu’à cela ne tienne, suite à l’incident, les flotteurs sont modifiés et le bateau reçoit un nouveau mât plus léger en 1994, cette opération induisant naturellement le remplacement du gréement dormant. L’accastillage est lui aussi rafraîchi, et « Lyonnaise des Eaux Dumez » toise désormais 27 mètres de long, 16,35 mètres de large, porte 340 m2 de voilure grâce à un mât de 33 mètres, et pèse 14,5 tonnes. Olivier et son équipage repartent à l’assaut du Jules Verne, enregistrent un nouveau record mondial en parcourant 520,9 milles en 24 heures, mais Enza de Peter Blake leur ravit la politesse !

En 1996, les dernières modifications sont apportées, le trimaran prend le nom de « Sport Elec » et la forme définitive qui était encore la sienne cette année (Francis Joyon n’ayant en effet changé que le safran, et ajouté un enrouleur de voile d’avant)... Mais surtout, c’est sous cette identité que le trimaran géant - le plus grand multicoque de compétition au monde à l’époque - entre dans l’histoire lorsque le 19 mai 1997 Olivier de Kersauson et son équipage franchissent la ligne du Jules Verne après avoir battu de 3 jours le record de Peter Blake. Sport Elec aura effectué sa circumnavigation en 71 jours, 8 heures, 22 minutes et 8 secondes, une performance qui ne sera améliorée que 5 ans plus tard !

Ce trimaran, qui tenait déjà une place à part dans le monde de la course océanique, est devenu en 2004 le premier navire à être mené en solo autour du monde en moins de 80 jours (un euphémisme pour 72 jours, 22 heures, 54 minutes, 22 secondes). Un an après, il s’offrait le record des 24 heures (543 milles) et celui de l’Atlantique nord (6 jours, 4 heures, 1 minute et 37 secondes) - un record qui tenait depuis 11 ans et que, malgré son « grand âge », IDEC a littéralement pulvérisé ! A n’en pas douter, le géant rouge a laissé, avant de partir, une empreinte indélébile sur les océans...


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